2002 – Tracy à la trace

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By: Dominique Simonet, La Libre Belgique 2002,  le 17/10/2002

Y a-t-il compagnie plus charmante que celle de Tracy Chapman pour refaire le monde? Dans un entretien exclusif, la chanteuse explique pourquoi elle n’a pas fait de chanson sur le 11 septembre, elle parle de son inquiétude pour la liberté aux Etats-Unis, de ses engagements,…

ENTRETIEN

Une des images qui resteront indélébiles dans la mémoire mélomane du siècle dernier est celle de cette jeune Africaine-Américaine chantant, seule devant des dizaines de milliers de personnes rassemblées dans le stade de Wembley pour célébrer le septantième anniversaire de Nelson Mandela. C’était en 1988. Seule avec sa guitare, elle interprète ce qui va devenir un des succès de son premier album, la chanson `Fast Car´, ainsi que `Talkin’About A Revolution´, d’une voix chaleureuse et dont on ne sait encore si le vibrato est un effet recherché ou le résultat d’une trouille monstre.

Quatorze ans plus tard, assise sur le moelleux divan, dans une suite d’un luxueux palace parisien, elle s’amuse de l’immense trac de Wembley. Le temps ne semble pas avoir de prise sur elle, sur son visage beau comme une sculpture africaine. Cheveux tressés en rastas, jean’s denim classique et T-shirt blanc, le temps n’a pas de prise non plus sur son sourire ni sur la belle lumière de ses yeux. Une des rares chanteuses, auteurs, compositrices noires avec Joan Armatrading, Tracy Chapman a connu des fortunes diverses depuis le succès de son premier disque. Il était temps qu’en 1996, l’album `New Beginnings´ et la chanson `Give Me One Reason´ retrouvent les sommets des ventes.

Le nouvel album, `Let It Rain´, est lui aussi bien né. La réalisation du nouveau grand sorcier des studios, John Parish (PJ Harvey, Sparklehorse, 16 Horsepower, Eels, Howe Gelb, etc.), sied parfaitement à ces chansons baignées d’un spleen délicat et d’une profonde humanité. Malgré la fatigue de l’avion et un refroidissement, Tracy Chapman affiche une bonne humeur resplendissante.

Plusieurs chansons du nouvel album sont tristes. Y a-t-il une Tracy heureuse?
Oui! (elle commence à se marrer)

Alors est-il plus facile d’écrire une chanson triste qu’heureuse?
Oui! (dans un grand rire) Que voulez-vous dire sur le fait que tout va bien, que vous avez passé un chouette dîner avec un super copain? Quand on écrit une chanson heureuse, on tombe facilement dans le cliché.

Vous ne parlez jamais de votre vie privée, mais vos chansons ont l’air très personnelles.
Elles ne le sont pas! Très peu d’entre elles sont tirées de mon expérience personnelle, la plupart viennent de conversations, de souvenirs, de lectures ou de personnages pas banals que j’ai l’occasion de croiser. Souvent, on tend à croire que les chansons des singers- songwriters sont autobiographiques, Il y a toujours quelque chose de personnel dans une chanson, mais pas nécessairement les faits eux-mêmes.
Les critiques, qui ont été très élogieuses et puis parfois moins, vous marquent-elles ?

Je ne les lis pas. Cela ne signifie pas que les gens soient incapables d’écrire quelque chose de constructif à propos de la musique, ni qu’un artiste ne puisse trouver ça utile. Mais ce n’est pas ma manière de voir les choses. Je ne cherche pas à faire un disque populaire ou un disque qui plaira aux critiques, j’écris pour moi. Mais, bien sûr, cela ne veut pas dire que je ne suis pas satisfaite lorsque ma musique plaît aux gens ! L’art en général, la musique et la chanson en particulier, sont d’étonnantes manières de communiquer. Particulièrement dans les concerts, une sorte de dynamique sociale est tournée vers le musicien et la communication passe sur les plans tant intellectuel qu’émotionnel. Mais quand j’écris une chanson, je ne sais jamais ce qui en adviendra, mais si elle peut parler aux gens…
Pensez-vous que la musique, les chansons peuvent changer quelque chose au monde ou au sort de l’humanité ?
Non, je n’ai jamais envisagé la musique sous cet angle. La musique est certes importante dans la vie, chaque culture a la sienne. Cela permet de véhiculer l’histoire, aux gens de s’amuser et aux individus de s’exprimer. Mais ce sont les gens qui font les changements. La musique peut les inspirer, leur présenter des idées nouvelles, les influencer ou les informer, mais ce sont les individus qui changent leur vie, ou la vie.

La tristesse, c’est une manière de réconfort ?
Oui, on m’a dit ça souvent, notamment dans le nombreux courrier que je reçois aux Etats-Unis. Une femme, en particulier, m’a dit de “Fast Car” : “Ceci est mon histoire.” Tout correspondait. Le fait que les gens peuvent s’y reconnaître, de même que l’aspect triste des choses, peut réconforter certains. Mais, plus généralement, la chanson est une compagnie. Quand on se sent seul, on écoute une chanson ou un disque et l’on se sent mieux. C’est aussi pour cela que beaucoup de souvenirs ont leur chanson, leur décor sonore.

Regrettez-vous le succès fulgurant de “Fast Car” et du premier album, alors que vous n’aviez que 24 ans ?
Non, malgré les moments difficiles que j’ai vécus à l’époque, je ne voudrais rien y changer. Avec le recul, cela a été une bonne chose pour moi parce que ça m’a donné beaucoup de liberté. Quand vous cartonnez en faisant une musique dont personne ne pouvait prévoir le succès, la firme de disque n’a pas de trop grandes attentes…

Et vous vous y attendiez ?
Non, pas du tout. J’espérais juste pouvoir vivre un jour en faisant ce métier.

Est-ce que ce premier album est plus important que les autres disques, qui ne se sont pas vendus autant ?
Non, je les aime tous. Le plus significatif, ce sont les opportunités que ce premier disque m’a offertes. Mais je ne réfléchis pas en terme de comparaison de ventes. Je pense qu’un tel succès ne reviendra pas, et cela ne me gêne pas. Peut-être la maison de disques a-t-elle d’autres idées, mais ça…

Quand on vous a proposé de faire un disque, vous étiez encore aux études, et vous avez préféré les terminer avant de vous lancer dans la musique. Pour assurer l’avenir ?
J’ai commencé à chanter et à écrire des chansons très tôt dans mon enfance, mais je n’ai pas pensé à en faire un métier avant d’arriver au collège. Or, j’étais une des premières personnes de la famille à aller au collège, et il était important, autant pour ma famille que pour moi, de terminer ces études. Je n’étais pas sûre non plus que l’anthropologie soit une voie très rassurante pour l’avenir, mais bon…

Beaucoup de filles, à cet âge-là, sont aveuglées par les paillettes du show-biz. Vous êtes très réaliste. Cela a-t-il été une décision difficile à prendre ?
Pas vraiment. Le temps que j’ai passé au collège s’est avéré être très important pour mon développement en tant que musicienne et auteur-compositeur. D’une part, c’était une discipline. D’autre part, l’art, l’archéologie, l’histoire, la sociologie constituent une palette de sujets qu’il m’a été possible d’explorer. C’est une part de ce qui a fait la musicienne que je suis aujourd’hui. Mais je ne retourne pas à mes notes d’anthropologie pour trouver des sujets de chanson… Je suis intéressée essentiellement par le monde. Le collège est une bonne préparation pour vous permettre d’ensuite continuer votre éducation, et développer votre esprit critique. Il y a tellement de gens, dans la musique, qui n’ont aucune espèce d’éducation… Je ne dis pas qu’une éducation permet d’éviter tous les pièges du business musical. Parfois, il faudrait être avocat !

Ici, en Europe, l’on se souvient de vous lors de la tournée pour Amnesty International en 1988, avec Peter Gabriel, Youssou N’Dour, Bruce Springsteen, et du concert pour Nelson Mandela à Wembley. Vous êtes toujours sensible à ces causes ?
Oui, je prête mon nom à pas mal de bonnes causes, les droits de l’homme sont la bannière générale. Cela fait partie de mon boulot. Les demandes ne cessent de me parvenir et, parfois, il est très difficile de choisir entre ce que l’on peut et ce que l’on veut faire… Je suis dans la position de pouvoir aider au travers du travail que je fais, mon nom est susceptible de ramener de l’argent à une cause légitime.

Actuellement, beaucoup d’artistes sont inspirés par les attentats du 11 septembre 2001. Bruce Springsteen et Steve Earle ont, chacun, écrit un album entier à partir de ce sujet. L’on pouvait s’attendre à ce qu’il vous inspire aussi ?
Non car, personnellement, je n’écris pas de chansons sur un fait précis d’actualité ou sur un fait clairement identifiable. Certaines de ces nouvelles chansons ont été écrites après le 11 septembre, mais je ne choisis pas mes sujets, ce sont eux qui me choisissent… Vous savez, l’on m’a déjà souvent interrogé sur le 11 septembre, et j’ai eu le temps d’y réfléchir. Je suis d’autant moins sûre de me sentir inspirée par ce sujet que, surtout, je ne me sentirais pas à l’aise avec l’idée de faire de l’argent avec un tel événement.

Quelle est, selon vous, la situation des libertés aux Etats-Unis ?
Je me sens concernée parce que beaucoup d’Américains n’ont aucune idée de ce qui se passe. Certains s’en rendent compte, et pensent que c’est bien. On sait que la liberté de parole est importante dans une société ouverte. Mais des gens disent ce qu’ils pensent, en toute sincérité, et ils perdent leur travail. C’est une évolution dangereuse, mais que peut-on faire? En ne permettant pas aux gens de jouir pleinement de leurs droits de citoyens, on fait le jeu des terroristes qui, en ce sens, ont atteint les objectifs qu’ils s’étaient assignés. Un instinct naturel porte à se défendre contre ça et à essayer de vivre dans une société plus sûre, mais, dans le même temps, on se fait du mal à soi-même et aux espoirs que pourrait porter la société américaine.

Etes-vous fan de quelqu’un qui inspirerait votre vie et vos chansons ?
J’apprécie le travail de nombreux musiciens et auteurs, mais je crois être plus impressionnée par les gens qui, en persévérant, ont acquis la liberté de faire le boulot dont ils rêvaient. Ces gens m’inspirent, ainsi que tous ceux qui essaient sans cesse de faire un peu mieux les choses, qui continuent à apprendre par eux-mêmes, à être inspirés et passionnés par le monde.

De quoi voulez-vous qu’on se souvienne à propos de vous? En quels termes vos petits-enfants devraient-ils parler de leur grand-mère ?
Mmmm… (elle réfléchit). Je ne pense guère à ce genre de choses. Je voudrais seulement qu’on se souvienne de ma musique, et de moi comme de quelqu’un qui a fait de bonnes choses dans le monde.

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My name is Aurélie, I'm French. I maintain this website because I love Tracy’s music and back in 2001, I found that the Internet was missing an exhaustive website with the latest news and some archives.