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Après
une décennie difficile, la "Dylan noire"
revient avec un disque qui parle de la difficulté
daimer, de solitude et de désirs piégés.
Quelque
chose a changé. Tracy Chapman avait pris lhabitude
de senfermer ou de fuir les journalistes, le show-business,
les voyages, les radios blacks qui ne programmaient
que du rap. Sans doute était-ce la fatigue, le
besoin de se retrouver seule à San Francisco
où elle a élu domicile. Vivre une vie
normale. Travailler le bois, apprendre à dessiner.
Essayer doublier les albums plus ou moins réussis.
Jouer de la guitare. Ecrire. Tracy Chapman a réussi
à renaître, il y a deux ans. En dehors
des modes, son album Telling Stories offrait des chansons
introspectives et graves. Son nouveau disque, Let It
Rain, confirme lembellie : des textes écrits
à fleur de lâme, des mélodies
entêtantes, une voix de blues, toujours la même,
profonde et obsédante.
Tracy
Chapman est soulagée. Timide, un peu moins discrète,
elle regarde ses grosses chaussures de cuir. Ses dreadlocks
sont nouées en queue de cheval. Elle réfléchit
longuement et se met à parler. Lentement. Lenfance
nest pas très gaie. Elle est élevée
avec sa sur par sa mère, seule. Le père
les a abandonnées. Sa mère a un travail
modeste à Cleveland (Ohio) mais le dimanche,
elle est apprêtée avec ses coiffures roulées
aux bigoudis. A léglise, elle chante dune
voix aiguë des histoires tristes de femmes noires.
Gospel et guitare sèche. Tracy écrit des
poésies et de courtes histoires dès le
plus jeune âge. Sa mère et sa sur
économisent pour lui acheter une guitare quand
elle a huit ans. Au collège, elle joue dans les
cérémonies religieuses. Un prêtre
organise une collecte pour lui offrir une nouvelle guitare.
A luniversité de Tufts (Massachusetts),
elle étudie lanthropologie mais joue toujours
dans sa chambre.
Un
jour de Thanksgiving, il fait froid, il neige. Tracy
est en rade à Boston pour les vacances. Pas dargent,
rien de particulier à faire. Une copine lui suggère
quelle pourrait chanter dans la rue pour se faire
un peu de monnaie. "Ahh, je ne sais pas",
dit Tracy. Quelques heures plus tard, elle se retrouve
à Harvard Square, sous la neige tombante, sa
guitare à la main, une boîte à ses
pieds. Elle interprète des vieux morceaux de
blues, des chansons quelle a apprises dans sa
classe dethno-musicologie et quelques compositions
originales. "Les pauvres vont se lever et prendre
leur part. Les pauvres vont se lever et prendre leur
dû." Elle gagne ainsi 30 dollars, de quoi
acheter pour elle et sa copine un repas de Thanksgiving.
Elles soffrent une petite bouffe chinoise. Cest
un début.
Tracy
entre très vite dans le circuit folk local. Les
rues, les cafés, le campus. En 1987, elle signe
un album intitulé Tracy Chapman sur le label
Elektra. Lépoque est marquée par
les synthétiseurs et les drums machines en tout
genre. Son album est une bouffée dair frais.
Une voix chaude et passionnée. Le dénuement
absolu. Des textes qui marquent un sens aigu de lobservation,
enracinés dans son passé de jeune fille
qui a grandi dans un quartier déshérité
de centre-ville. Le succès critique et commercial
est au rendez-vous.
DUNE RÉVOLUTION À LAUTRE
Tracy est invitée à faire une apparition
au concert de soutien à Nelson Mandela qui fête
son soixante-dixième anniversaire au stade de
Wembley à Londres. Toutes les stars sont là.
"Ils ne mavaient pas trouvé de place
et jattendais avec ma guitare acoustique. Ils
voulaient me glisser entre deux numéros."
Les organisateurs annulent au dernier moment, lui demandent
de retourner dans sa loge et dattendre. Vient
le tour de Stevie Wonder, calé sur un créneau
TV de prime time. Celui-ci réalise quil
lui manque des programmes informatiques, il ne peut
se produire sans eux. Cest la panique. On appelle
Tracy. "Je devais vraiment courir sur la scène
tout en traînant mon câble de guitare. Je
nétais pas préparée, je navais
pas le temps de sentir la pression." Sa chanson
Talkin About a Revolution fait sensation auprès
de millions de téléspectateurs et se retrouve
première dans les charts. Létudiante
du Massachusetts vend dix millions dalbums. La
protest sin ger devient une star, on la nomme la Dylan
noire, elle nen est pas mécontente, elle
le rencontre dailleurs au cours dun concert
où elle lui rend hommage.
Mais
elle nest pas préparée à
un tel succès. "Et personne dans mon entourage
ne létait, même pas mon manager.
Cétait étrange." Tracy rembourse
ses études, aide sa famille, tente de garder
la tête froide, fuit les honneurs, se moque des
trophées et garde la plume acérée
contre les discriminations raciales, la société
de consommation, la solitude des hommes et des femmes
vivant dans la civilisation post-industrielle. Elle
a signé un contrat qui loblige à
faire une série dalbums, des tournées
de promotion et des concerts partout dans le monde.
Pendant
les années 1990, elle sépuise, se
sent piégée, écrit une chanson
contre largent, Paper and Ink. "Jai
connu des difficultés dans ma vie personnelle.
Je sentais que jétais prise dans un cycle,
au-delà de tout contrôle". Tracy prend
du recul, change de manager. "Javais besoin
de jouer de la guitare toute seule, puis avec dautres
musiciens." Ses textes aujourdhui parlent
de la difficulté daimer ("Chaque fois
que nous nous rapprochons, je ne fais que courir"),
des images impossibles de vie idéale, dextrême
solitude, de désespoir, de cerveaux encodés,
de désirs absorbés par des slogans de
publicité. Elle nest pas loin de penser,
comme à lâge de 16 ans, quil
faudrait une révolution, mais laquelle ?
"Il
faudrait au moins une société plus équitable.
Les gens devraient être capables de subvenir à
leurs besoins en matière de logement, de protection
sociale, déducation. Ce nest pas
la priorité du gouvernement Bush. Tout le monde
souffre en Amérique. Il y a beaucoup plus de
pauvres quil y a deux ans. Les gens perdent leurs
économies à la Bourse, les grands dirigeants
continuent de gagner des centaines de milliers de dollars.
Le 11 septembre a fait oublier tous les problèmes
intérieurs. Depuis, cest le Bien, le Mal,
tout noir, tout blanc, ça rassure plein de gens.
Je ne suis pas sûre de comprendre quel rôle
Bush veut donner aux Etats-Unis dans le monde."
Farouchement opposée à la guerre contre
lIrak, elle redoute que son pays agisse seul.
"Depuis le 11 septembre, on a compris que les pays
du monde entier étaient interconnectés."
Tracy Chapman na plus peur de parler. Dune
voix hésitante, presque fragile, elle enchaîne
cinq interviewes par jour.
Dominique
Le Guilledoux
Let
It Rain, de Tracy Chapman, 1 CD Warner Music.
Biographie
1964
Naissance à Cleveland (Ohio).
1972
Première guitare, offerte par sa mère
et sa sur.
1988
Concert à Wembley, révélation de
son tube "Talkin About a Revolution".
2002
Sortie de "Let It Rain" (Warner).
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