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TRACY
CHAPMAN. Elle est née un soir de 1988, devant
plusieurs centaines de millions de téléspectateurs,
au stade de Wembley. Dix-huit ans plus tard, elle porte
sa guitare au Montreux Jazz.
Elle
a toujours paru légèrement déplacée.
Chemise blanche de garçon solide, rastas mutines,
grosses chaussettes de laine vierge. En 1988 déjà,
quand elle succédait à toutes les divas
d'alors sur la scène caritative du stade de Wembley,
lors de l'anniversaire de Mandela. Peter Gabriel et
Youssou N'Dour avaient songé à elle, inconnue
aux timidités maladives, pour parler de révolution.
Le lendemain, douze mille exemplaires de son album quittaient
les étals des marchands de disques. Et puis le
Grammy, la renommée presque contrainte. Déplacée,
Tracy. Aujourd'hui encore, à l'heure du tout
rap dans les médias noirs et du tout flash dans
les médias de masse, elle n'a pas viré
de bord. Un folk d'activisme murmuré. Un engagement
anachronique. Chapman, hors temps. Il faut revenir aux
images de ce 11 juin, il y a dix-huit ans. Avènement
parallèle de l'humanitaire et du culturel globalisés,
Wembley signe son temps. Des centaines de millions de
téléspectateurs, un gazon anglais piétiné,
Youssou le Sénégalais devient un interlocuteur
plausible pour les stars de la musique occidentale -
bien mieux que le Savuka dansant de Johnny Clegg. Tracy
Chapman est une île, ce soir-là. Sa solitude,
démultipliée par la grandiloquence du
spectacle, émeut. Ils sont nombreux, devant leur
poste couleur, à vouloir la serrer dans leurs
bras. Et apaiser ce tremblement de la voix, qui sera
plus tard sa marque de fabrique. Elle chante «Talkin'Bout
A Revolution» du bout de l'angoisse. Révolution
cathodique où il paraîtrait désormais
incongru de hurler tant les microphones, les caméras
captent le moindre souffle. Chapman, sans le vouloir,
invente la rébellion de son époque. Furtive.
Elle
se souvient alors de cette nuit de Thanksgiving, quand
elle taillait les trottoirs de Boston, une guitare en
bandoulière, de vieux blues dans le coffre amassés
par les Lomax au détour du siècle. Dans
son bonnet, elle avait récolté 30 dollars,
de quoi inviter son amie dans un fast chinois. Un début.
Au Massachusetts des hivers drus, de la Mystic River,
elle apprend l'Afrique à l'université;
l'Afrique à domicile et en exil, en chaire d'«african
american studies». Depuis, elle cite Cheikh Anta
Diop, Rosa Parks, Nina Simone à tout bout de
champ, moins pour s'inscrire dans la lignée que
pour mettre dans sa bouche les mots des autres. Depuis
les premières chansons, elle prend parti. Pour
les pauvres, les exclus, tous ceux auxquels on pense
quand on prend le temps de ne pas penser qu'à
soi. A 13 ans, elle se fait prendre en étau par
une bande de jeunes qui lui fendent la gueule. Ils la
traitent de négresse, de guenon. Tracy intériorise
sa colère. Elle sort goutte par goutte en petits
couplets serrés qui n'effraient pas le chaland
mais le remuent longtemps.
Tracy
Chapman fait sensation. Une Noire qui croit en Joni
Mitchell et Bob Dylan, autant qu'en Aretha Franklin.
Elle a appris son métier - tenir six cordes de
travers, et marmonner la paix des peuples - dans le
circuit des campus et des bars. En 1987, quand elle
signe son premier album (« Tracy Chapman»,
Elektra) grâce au papa d'un copain, elle fait
légèrement tache. Le milieu des eighties.
Il y a Eurythmics qui boîte à rythme. Dire
Straits qui rock FM. Le dépouillement de Tracy,
sa sobriété maladroite, font une respiration
de vérité dans la décennie pop.
Le grand soir de sa révélation, dans les
coulisses de Wembley, les organisateurs ne savent pas
trop où la caler. Finalement, Stevie Wonder,
auquel il manque une connexion informatique pour lancer
son tube, déclare forfait. Chapman, désignée
volontaire, bouche le trou. «Pas le temps d'avoir
peur. J'ai couru sur trente mètres de scène,
avec mon câble qui pendait.» Dans la foulée,
elle vend dix millions d'albums.
Sa
première dépense de milliardaire? Elle
rembourse sa bourse d'études. Puis s'achète
de quoi éviter la médiatisation: une demi-retraite
sans photographe. Tracy a publié sept albums
en presque vingt ans. Quelques jours après son
triomphe de 1988, elle débarquait pour la première
fois au Montreux Jazz. Ceux qui s'y trouvaient se souviennent
encore d'un joli animal effrayé, pétrifié
devant Nobs, les projecteurs, le quai bondé.
Elle avait conquis la salle à rebours de ses
attentes; presque par défaut. Ce qui frappe,
chez Chapman, aujourd'hui comme avant, c'est la pertinence
des visions. Une musique de Chapman ressemble comme
une sur jumelle à une autre musique de
Chapman. Mais ses textes se distinguent du tout-venant
militant. Dans «America», pamphlet contre
l'arrogance bushienne, elle chante que «Le fantôme
de Christophe Colomb hante ce monde». Elle revient
à 1492, l'air de rien. Pour ne pas gifler l'Amérique
seulement. Mais l'Europe qui l'a inventée. Et
tous ces peuples qui, à un moment ou l'autre,
ont situé le centre du monde sur le méridien
de Greenwich.
L'influence
de Chapman se propage un peu partout. Elle se ressent
en Afrique surtout. Où des hordes de futurs troubadours
l'ont vue naître en direct télévisé.
Ils ont des guitares comme elle, maintenant. Et continuent
de traiter de révolution. Pour des publics qui
n'y croyaient plus.
*Tracy
Chapman. Mercredi 5 juillet, 20h30. Miles Davis Hall.
http://www.montreuxjazz.com
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