1992 – Révolution

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Par Ian Holchaker, Best #288, Juillet 1992 (p. 56-57)

Tracy Chapman sort un nouveau disque, Matters Of The Heart. Bonne conscience noire de l’Amérique blanche pour Chuck D de Public Enemy, véritable protest singer selon Joan Baez, à défaut de coup de poing, elle a fait un point avec nous. Un mois avant les émeutes de L.A « Ideologically correct » comme disent nos amis Ricains (« pas de vague » en vf).

Best : De qui te sens tu le plus proches : Martin Luther King ou Malcolm X ?

Tracy : Ce sont les deux extrêmes du spectre. Je me sens plus proche de l’attitude de Martin Luther King par rapport à la violence. D’un autre côté, arriva un moment où Malcolm X arrêta de revendiquer la violence comme seule issue possible. Je ne pense pas que la violence soit une façon positive de faire changer les choses. Il y a des moyens d’éviter la violence, l’hostilité ou la brutalité. Bien sûr, les gens doivent se défendre. Mais je ne pense pas qu’attaquer ou provoquer des violences physiques pour obtenir ce que tu veux soit une attitude constructive. J’ai continué de lire des choses sur Malcolm X. Peu de temps avant sa mort, il a changé sa philosophie personnelle de manière significative. Il avait la haine dans sa jeunesse, dans ses premières années passées au sein des Black Muslims. Plus tard il a vu les choses d’une manière différente.

Best : Il n’est pas question que de violence physique, mais aussi d’une violence mentale, verbale destinées à ne pas se laisser endormir par les gens du pouvoir. Qui ont tout intérêt à ce que tu restes endormi…

Tracy : Effectivement, je ne crois pas que le grand public ait beaucoup d’informations sur l’état du monde, sur les positions économiques, sur ce que font le gouvernement et les militaires. L’information, la connaissance peuvent représenter quelque chose de très puissant. Aux Etats-Unis, Bush ne cesse de seriner que tout va rentrer dans l’ordre très bientôt, que tout va aller mieux, que le chômage et tous les autres problèmes vont être résolus. Les « experts » ont avoué récemment que leurs prévisions n ‘étaient pas si exactes que ça. En parlant aux gens, tu t’aperçois qu’ils ne sont pas dupes. Ils voient bien que tout le monde autour d’eux doit se battre. Et que la réalité n’est pas la même que ce qu’on leur en raconte. Je crois que nous en avons assez de cette version « sucre d’orge » du monde que nous proposent les hommes politiques et les dirigeants économiques… tous les gens qui régissent l’économie, l’environnement, l’éducation…

VIOL

Best : Une question précise : Mike Tyson a été envoyé en prison pour viol. En tant que femme noire, quelle est ta position sur cette affaire très controversée aux Etats-Unis ? Crois-tu que la justice ait voulu en faire un exemple parce que, boxeur noir, il représentait le violeur idéal ?

Tracy : Il faut examiner tous les faits tangibles dont on dispose sur cette affaire. Evidemment, je n’étais pas présente au jugement… Il a été convaincu d e viol. Cette femme a apporté les preuves. LA cour l’a déclaré coupable… Je crois qu’elle a dit la vérité. Mais je dirais : il semble qu’il a reçu un traitement différent que les autres violeurs. Plus sévère, dans la durée de sa peine. Et il n’est pas libre aujourd’hui alors qu’il a fait appel [la liberté sous caution ne lui a pas été accordée].

Best : Parce qu’il est un symbole ?

Tracy : Ouais, ils ont certainement voulu en faire un exemple. Je crois qu’il faut se fier aux faits autant que possible. Evidemment, ce n’est pas que du racisme. C’est une noire qui a été violée… Certes, il n’est pas un citoyen modèle. Il a du succès, beaucoup d’argent. Mais son personnage est contestable… D’un point de vue général, je dirais qu’il y a une justice à deux vitesse aux Etats-Unis selon la couleur de ta peau.

Best : A la différence de la plupart des artistes rap, tu ne revendiques pas ce sentiment d’appartenance communautaire… Tes musiciens sont blancs…

Tracy : Je ne pense pas que ce soit vrai. C’est peut-être le cas dans le rap, mais, si tu regardes les carrières de tous les artistes noirs, ils ont tous joué avec des Blancs à un moment ou à un autre .C’est simplement dû au fait que la majorité des gens qui dirigent les maisons de disques est blanche. Par conséquent ils ont accès à ces musiciens-là ou t’en font la suggestion.

Best : Dans ses films, Spike Lee soutient la thèse que la cohabitation raciale, et a fortiori le mélange, est impossible. Tu es d’accord avec lui ?

Tracy : Je ne suis pas d’accord. Je crois que les gens peuvent s’arranger avec leurs différences, apprendre à se respecter les uns les autres pour leurs différences, à les apprécier, à ne pas en avoir peur. Il y a des gens qui ne peuvent expliquer leur racisme ou leur peur des autres. Leur vision des autres se forme lorsqu’ils sont très jeunes : tel groupe de personnes sera jugé mauvais pour telle ou telle raison.

Best : Dans le contexte américain, différent du nôtre, que penses-tu des impasses que décrit Spike Lee ? Tu l’as rencontré, d’où vient ce pessimisme terrible ?

Tracy : J’ai travaillé avec lui. J’ai lu quelques critiques sur Jungle Fever, son dernier film. Il soutient la thèse que les relations inter-raciales ne marchent pas. Pour différentes raisons, il assombrit le tableau et démontre que les enfants nés de relations inter-raciales seront obligatoirement perturbés d’une manière ou d’une autre. C’est vrai jusqu’à un certain point : nous n’avons pas une éducation qui nous amène à accepter quelqu’un de différent. Un enfant, qui a des parents de différentes races, peut tout à fait ressentir difficilement le fait d’être différent dans une société donnée, et de se voir rejeté parce que noir, blanc, hispanique, italien ou n’importe quoi d’autres…

Best : Tu n’es pas d’accord avec la thèse du film ?

Tracy : Je pense que Do The Right Thing était un peu différent. Il soulignait un certain nombre de stéréotypes que des gens, ou certains groupes de gens, ont envers d’autres. La plupart ne réfléchissent pas aux origines de ces stéréotypes ou à leur validité. Et c’est en se fondant sur ces stéréotypes qu’ils agissent envers les autres, de façon agressive ou hostile. Je pense qu’il a raison de montrer ça. En Amérique, nous avons une longue histoire de racisme faite de stéréotypes sur les différents groupes d’immigrants qui se sont succédés. Le racisme est encore une porte de sortie très importante pour pas mal de gens. Il semblerait naturel que les gens commencent à être plus ouverts. Mais il y a toujours un retour de manivelle. Pour différentes raisons, les gens retournent à ces catégories confortables. Et oublient tout ce qu’ils ont appris auparavant. Récemment, il y a ce type nommé David Dule, qui a été dirigeant du Ku Klux Klan, qui s’est présenté aux élections de gouverneur. Il a été près de remporter siège… Aujourd’hui, à cause de la crise économique, les gens s’attachent une nouvelle fois à ces stéréotypes et cherchent des boucs émissaires.

Best : Pour des causes économiques ?

Tracy : Je crois que c’est l’une des raisons qui aiguillent les gens sur ces voies là: ils commencent par penser « c’est parce que mon voisin m’a pris mon boulot ». Et pas au fait que le gouvernement ou le monde des affaires ne font rien pour que les travailleurs gagnent leur vie.

RANCOEUR

Best : Il y a quelques mois, il y a eu de graves problèmes entre les communautés à New York ?

Tracy : Oui, il y a eu de gros problèmes dans quelques quartiers noirs de New York. Beaucoup de petits magasins, d’épiceries sont tenus par des Coréens, et d’autres Asiatiques. Les Noirs nourrissent beaucoup de rancœur envers eux parce que ces gens ont réussi à décrocher des crédits bancaires pour ouvrir leurs magasins, bien qu’ils ne soient arrivés dans le pays que très récemment. La plupart des habitants des quartiers noirs n’ont pas accès à ces ressources. Alors il y a beaucoup de tensions. Et des incidents : je crois qu’une jeune Noire a été abattue par un commerçant coréen qui l’a surprise en train de voler à l’étalage. Ça a créé un énorme scandale.

Best : Pouvons-nous parler de la révolution dans un endroit pareil ? [nous sommes sous les lambris assez peu révolutionnaires du Royal Monceau]

Tracy : Dans un hôtel ? Je ne sais pas de quel révolution tu veux parler ?

Best : Celle que tu as chantée avec autant de succès [Talkin’bout A Revolution, hit planétaire de Miss Chapman]

Tracy : Bien sûr qu’on peut, dans n’importe quel endroit. Une partie de la chanson parle certainement des gens qui n’ont rien ou très peu. Evidemment, ça concerne aussi les gens qui sont en position d’opérer des changements ou d’aider les autres à le faire. Ce n’est pas nécessairement une question de gens avec le pouvoir et l’argent contre ceux sans pouvoir et sans argent.

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