1990 – La messagère

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Par Francesco Adinolfi-Sin, Best, Février 1990

Sans rien demander à personne, Tracy Chapman s’est retrouvée figure emblématique de la fin des eighties (retour de la « prise de conscience ») et millionnaire du disque (pied de nez aux lois du business). De quoi vous chambouler le tempérament ! Ainsi la petite folkeuse aux idées bien arrêtées n’est pas de celle que la gloire et la pression médiatique changent en diva.

Elle porte un chapeau à rayure façon Fez, ses courtes dreadlocks qui ont fait sa singularité débordant sur les côtes, un tee-shirt blanc et des jeans. Pas le genre de personne sur le passage de laquelle on se retourne dans la rue. Il y a pourtant quelque chose de spécial chez Tracy Chapman. Son regard se perd dans le vide alors qu’elle absorbe le contenu de chaque question ; elle marque une pause avant de répondre et c’est alors que, parfois, une étincelle traverse son regard et en chasse toute trace de timidité. Dire qu’elle est timide ne revient pas simplement à constater l’évidence, c’est se montrer étriqué dans son propre jugement.

Sa timidité mise à part, sa répugnance à se confier doit aussi beaucoup à la perverse manipulation artistique qu’orchestre son manager, Elliot Roberts (il guide également les carrières de Neil Young et Joni Mitchell, et celle de Bob Dylan il y a encore quelques temps) qui surveillera le déroulement de l’entretien avec la bonhomie d’un faucon, approuvant du chef le cas échéant, toujours près à intervenir si le besoin s’en faisait sentir.

Best : Il est plutôt inhabituel de vous voir sur une scène accompagnée d’un groupe ?

Tracy : Pas exactement. J’ai auditionné le groupe avec lequel je me produis aujourd’hui il y a environ 2 mois et j’en suis satisfaite. D’habitude je préfère jouer seule mais les musiciens peuvent ajouter une nouvelle dimension au spectacle, à l’acoustique, tout dépend en fait de ce que l’on interprète. C’est à cela que l’on sait si ça marche ou non .

Best : Et si ça ne marche pas ?

Tracy : Je ne répondrai à cette question qu’après la tournée. Pour l’instant je veux essayer cette formule (un violoncelliste, un percussionniste et un second guitariste), j’aviserai plus tard.

Le jeu psychologique pratiqué par Tracy lors d’une interview se résume en mélange entre ce qu’elle dit réellement et ce qu’elle se contente de suggérer… C’est quelqu’un que l’on apprécie plus que l’on ne comprend. Les raisons de son fulgurant succès ne lui sont toujours pas évidentes…

Tracy : Je ne m’attendais absolument pas à ce que le premier album marche aussi fort. Vu les mécanismes de l’industrie du disque, je n’arrive toujours pas à comprendre comment il a pu vendre autant. Je vois ce qui marche, ce qui est populaire et honnêtement je ne pense pas cadrer avec ça.
Ceci dit la célébrité n’est pas quelque chose que je recherche ou que j’apprécie particulièrement. Ce n’est certainement pas ce qui me pousse à faire ce que je fais aujourd’hui.

Best : La reconnaissance du public suffit-elle à combler votre idée personnelle de la gloire ?

Tracy : Je n’ai aucune idée de la gloire pour la bonne raison que je n’y pense jamais

Best : Comment réussissez-vous à évoluer dans ce métier, tout acquis à l’idolâtrie et à son exploitation ?

Tracy : Pour moi le « music business » est un mal nécessaire et en tant qu’artiste, dont le vœu le plus cher est de faire partager ce que je crée au plus grand nombre, c’est l’unique véhicule dont je dispose pour être entendue. Cette industrie suppose la corruption et l’hypocrisie, mais l’essentiel de mes rapports avec les gens avec qui je travaille dans le métier ont été positifs. Je crois qu’ils respectent ce que je fais et par conséquent, ils ne me demandent pas ce qu’ils demandent aux autres artistes.

Identité

Ses deux albums, vendus à plusieurs millions d’exemplaires ont propulsés Tracy Chapman sous les feux de la scène internationale. Ses textes évoquent aussi bien les tensions raciales (Across The Lines) que la violence domestique (Behind The Wall) ou la pure romance (Baby Can I Hold You). Pourtant s’il y a une chanson qui peut lui tenir lieu de message en cette fin de décennie, c’est Crossroads (titre éponyme de son second album à travers lequel elle exprime la peur de laisser perdre son identité, particulièrement lorsqu’on est noir). C’est un thème récurrent dans la culture afro-américaine, et notamment dans la littérature Ralph Ellison dans son célèbre ouvrage The invisible man. De quelle manière Chapman se sent-elle proche de cette littérature black ? ?

Tracy : Je lis énormément, en majorité des écrivains noirs. C’est une autre façon d’acquérir une perspective de l’histoire et du monde présent de cette littérature black.

Récemment Chuck D, leader du groupe ségrégationniste Public Enemy, s’en est pris à Tracy Chapman dans les colonnes de Rolling Stone, critiquant sa façon de saupoudrer sa musique de messages.

Tracy : Je ne suis pas d’accord avec lui rétorque t-elle, je suis certaine que bon nombre de Noirs qui écoutent de la musique ne s’interessent pas à Public Enemy. Je ne prétends pas que tous les Noirs écoutent ma musque. Ce qu’il avance dans cet article, finalement, c’est que s’il n’y a pas de rythme, les mots ne peuvent pas concerner le public rock…mais ce n’est pas vrai.

C’est une question de choix : Public Enemy a choisi la confrontation, là où Tracy Chapman privilégie la non-violence . Elle évoque le changement par le biais de la réforme et suggère l’éveil de la responsabilité individuelle et de la conscience sociale qui furent au centre des concerts en faveur d’Amnesty International l’année dernière.

Tracy : Un noir à ma mairie de New York est un modeste signe que quelque chose est en train de changer dit-elle faisant référence à la récente élection de David Dinkins. Cela signifie que les gens ont préféré voter sur des compétences et non sur une couleur de peau. Je pense que c’est encourageant mais beaucoup reste à faire. Il y a un besoin impératif pour de nouvelles initiatives, à la fois économiques et sociales, un nouveau programme pour le logement et pour l’emploi. Je crois que les gens doivent insister suffisamment jusqu’à ce que le gouvernement commence à répondre à leur attente.

Best : Comment voyez-vous aujourd’hui la tournée Human Rights Now ! ?

Tracy : Globalement je pense que les concerts furent une meilleure expérience pour les spectateurs que pour les artistes eux-mêmes. Les horaires étaient trop rigoureux. Je n’ai pas eu le temps de visiter les endroits où l’on jouait, ou même de rencontrer les gens. Mes seuls souvenirs agréables se limitent aux conférences de presse et aux sounds checks.

La première évolution dont Tracy Chapman soit responsable est d’ordre linguistique. A l’intérieur du format de la chanson folk rock, elle s’est efforcée de préserver une fluidité du contenu et de la forme afin de rendre son message universel. Dans la majorité de ses chansons il n’y a virtuellement pas de trace d’anglais jargonné comme il est communément parlé dans les ghettos américains. On y dénote également une absence quasi totale d’argot. Ce qui n’a pas empêché Tracy de confier la vidéo de Born To Fight à Spike Lee, réalisateur noir du film Do The Right Thing. Indiquant peut-être le chemin vers un engagement plus marqué dans le militantisme noir. Mais Chapman dément.

Tracy : C’est très facile de tomber dans les généralités au sujet de la musique et des artistes noirs aujourd’hui. Spike Lee, par exemple, a plusieurs films à son actifs et chacun d’eux traite d’un sujet différent. Il n’y a que le dernier Do The Right Thing pour évoquer les problèmes raciaux. J’avais le concept pour une vidéo et je désirais un cinéaste noir pour la réaliser, nous nous sommes donc mis à sa recherche et… je ne peux pas dire que nous avons eu l’embarras du choix.

Folk Noir

Tracy Chapman a grandi a Cleveland, une ville qui fut témoin des émeutes de la fin des années 60. Elle sait de quoi une révolution est faite et ce que cachent réellement les expressions galvaudées désespoir et dépérissement social. Ses parents divorcèrent alors qu’elle avait 4 ans et elle grandit avec sa mère, une chanteuse de gospel. Elle sait comment s’adresser à sa propre communauté et comment élargir son point de vue. Fast Car devint un tube simplement parce qu’il touchait une corde universelle.

Tracy : Une chanson comme celle-ci n’a pourtant rien à voir avec ma propre vie.

Cette technique lui permettant d’expertiser les sentiments d’autrui lui vient-elle de ses études d’Anthropologie à l’université ?

Tracy : Oui et non. Je sais que ma manière d’écrire est l’expression de ma personnalité qui fut modelée a lycée et à l’université, mais je crois pas que ce soient les seuls critères pour juger les méthodes de travail de quelqu’un…

Best : Un environnement particulier influence-t-il celui qui écrit ?

Tracy : En ce qui concerne cela ne fait aucune différence. Harlem ou Hollywood , c’est la même chose.

Best : On vous considère généralement comme le précurseur d’un nouveau courant folk noir…

Tracy : Je n’ai pas ce sentiment. Il y a dans l’histoire de la musique noire des gens plus importants que moi. Odetta ou Richie Havens par exemple. La raison pour laquelle on voit trop rarement des interprètes noirs se consacrer à des styles musicaux différents s’explique par la façon dont travaille l’industrie du disques sur les radios noires parce que cela ne correspond pas à leur format. Cela signifie que les artistes n’ont aucune chance d’élargir leur audience tout en faisant la musique qui leur plaît.

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